• Notre langue se meurt

     

     NOTRE LANGUE SE MEURT

     Je me souviens d’hier où j’étais amoureux, Dans le plus grand secret d’une fille aux yeux bleus, Qui habitait tout près l’immeuble d’à côté, Et qui me fascinait par sa fraîche beauté. Elle me connaissait, nous nous croisions souvent. Quand elle apparaissait, je partais en courant Contourner le quartier, et feignant le hasard, J’allais à sa rencontre au bout du boulevard. Je connaissais son nom, elle s’appelait Lise. Il m’a fallu du temps avant que je lui dise Que nous étions voisins et qu’on pourrait peut-être, Echanger quelques mots, chacun à sa fenêtre. J’avais seize à peine, elle était de mon âge, J’avais pu lui parler un jour de grand orage, Mon parapluie aidant, j’avais eu ce courage, Ma main qui le tenait effleura son visage. Il faisait assez bon mais elle frissonna, J’ôtais mon cache col, elle s’en protégea. Puis lorsqu’on se quitta, elle dit à ce soir. Sa fenêtre plus tard s’éclaira dans le noir. Dès après le dîner, j’avais pris position, Un bouquin à la main, révisant mes leçons. Sur un banc dont j’avais réglé l’orientation, Pour qu’en face elle fut dans mon champ de vision. Dans la clarté son ombre m’apparut enfin. Elle eut sur le visage un sourire mutin. Quand elle laissa pendre, accrochée à sa main, Balayée par le vent mon écharpe de lin. C’était à une époque où à l’adolescence, Les tout premiers émois avaient une importance Que les jeunes aujourd’hui ne peuvent pas comprendre, Il leur suffit d’un clic, inutile d’attendre ! 

    A l’époque, on s’aimait, aujourd’hui on se kiffe. S’il faut attendre un peu, le mâle se rebiffe. Il ne fait plus la cour, il envoie des memos, Dont je vais m’efforcer de traduire les mots. La femme est une meuf… il fallait l’inventer ! C’est écrit à l’envers… pas de quoi s’épater. Mais le flic est un keuf… ça ne va pas coller. Ah ! Mais oui c’est normal… ils insultent en anglais ! Savent-ils seulement ce qu’est le romantisme ? Et peuvent-ils aimer de Musset le lyrisme ? Eux qui apprécient tout à travers le seul prisme, D’une réalité marquée par le cynisme. Réagissons enfin, comme on livre une guerre, A tous ces barbarismes arrivés d’Outre-mer, Et défendons ce bien dont nous sommes si fiers, Ce chef-d’oeuvre en péril, la langue de Molière… 

     

    Henri Zenati ( notre langue se meurt - 2017)

    « Voyager est une avanture.....Dentelle »
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  • Commentaires

    1
    Mardi 16 Juin à 03:10

    et merci, pour ce magnifique texte! Bon mardi.

    Bisous. Sushi. 

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